Fiche technique

Film anglais
Date de sortie (France) : 29 décembre 1950
Titre original : Night and the city
Genre : A bout de souffle
Durée : 1h41
Scénario : Jo Eisinger et Austin Dempster
D’après un roman de Gerald Kersh
Photographie : Max Greene
Musique : Franz Waxman et Benjamin Frankel
Avec : Richard Widmark (Harry Fabian), Googie Withers (Helen Nosseross), Francis L. Sullivan (Philip Nosseross), Herbert Lom (Kristo), Stanislaus Zbyszko (Gregorius), Gene Tierney (Mary Bristol), Mike Mazurki (The Strangler), Hugh Marlowe (Adam Dunn)...

 

Synopsis : Dans les bas-fonds londoniens, Harry Fabian est un petit arnaqueur doublé d’un poissard mais qui ne sait pas s’arrêter. Criblé de dettes, il croit tenir le jackpot en faisant signer Gregorius, la légende de la lutte greco-romaine, un colosse usé par l’âge et qui est malheureusement le père du caïd local, l’impitoyable Kristo...

 

Mon avis : La grande course à la mort de l’an 1950

 

Richard Widmark (1914-2008) vient de tirer sa révérence et mérite un coup de chapeau pour l’ensemble de sa carrière. Je crois que le meilleur hommage est d’évoquer son interprétation époustouflante dans un des plus grands films noirs de l’histoire.

 

Jules Dassin est alors un des "blacklistés" d’Hollywood et pour continuer à travailler doit s’exiler en Europe. D’abord en Angleterre où la Fox lui fera réaliser ce joyau qui est son chef d’oeuvre puis ensuite en France où, cinq ans plus tard, il fera Du rififi chez les hommes puis des films à succès de moins en moins passionnants. J’ignore comment s’est goupillé le casting des Forbans de la nuit mais la présence de Widmark ne fut peut-être pas fortuite, l’acteur ayant toujours affiché des convictions progressistes (détail significatif de la part d’un comédien qui incarna tant de gangsters et de gunfighters, il détestait la violence et les armes en général, ce qui nous change de Charlton Heston et de Chuck Norris).

 

Il n’y a pas de grands polars sans une introduction qui vous scotche. Un plan nocturne de mégapole poisseuse et une voix masculine qui commente d’un ton dangereusement calme : "Night. The night is tonight, tomorrow night or any night. The city is London." Et là, boum ! L’image et la musique jazzy s’affolent pour suivre le marathon des ruelles couru au rythme éperdu d’un 400m par le pauvre Harry Fabian ! Une fuite-dégringolade qui durera 80 minutes et dont l’arrêt brutal vous revissera un peu plus sur votre siège. Widmark fut un acteur sec, intense, cérébral et physique. En Fabian, il mériterait une médaille olympique. Je ne vois pas qui d’autre que lui aurait pu incarner ce petit truand fiévreux, monté sur ressorts, dopé par un optimisme aussi démentiel que son célèbre rire à part le James Cagney des années 30. Plus il se prend des claques, plus il se relève, ré-ajuste son costard croisé et se lance dans une énième combine foireuse avec l’insolence d’un ado (qu’il n’est pourtant plus), inconscient d’être un cadavre en sursis.

 

"You got it all... but you’re a dead man, Harry Fabian." (Tu as réussi ton coup, mais tu es un homme mort). Voilà les mots murmurés avec la froideur d’un bourreau par le caïd Kristo qu’il a cru malin de blouser.

 

La galerie de "gueules", truands et petites frappes est un régal. Et si le nom d’Herbert Lom ne vous évoque que le chef de la police que l’Inspecteur Clouzot fait grimper aux rideaux (ou un des nombreux Fantômes de l’opéra) attendez-vous à une surprise ! Plus que crédible en caïd, il est glacial.

 

C’est toujours un plaisir de revoir Mike Mazurki, bien qu’encore une fois abonné au rôle de brute épaisse et au cerveau reptilien. Autant dire que celui de "L’étrangleur" lui va comme un bas de soie aux jambes de Cyd Charisse. Véritable lutteur, il fut conseiller technique pour les impressionnantes scènes de combat qui n’auraient pas eu ce réalisme si Stanislaus Zbyszko (qui joue le vieux champion) n’avait été lui aussi un maître-lutteur. Je vous jure qu’on n’a pas envie de hurler "chiqué !" lors des empoignades de ces deux colosses. Zbyszko avait 70 ans lors du tournage et il donne à son personnage fruste, à l’accent au couteau et au regard étonnamment doux une épaisseur qui n’est pas que physique.

 

La pauvre Gene Tierney, hélas déjà sur la pente de sa carrière et d’une vie hors-écran très accidentée n’a qu’un rôle secondaire malgré son nom en grand sur les affiches. Limitée à jouer la douce compagne de Fabian, sa présence rassurante ne sert qu’à permettre à Widmark et aux spectateurs de reprendre leur souffle (et ils vont en avoir besoin !) Comme est loin l’époque de Laura et de Péché mortel. Ces quelques années semblent un espace-temps et c’est ce que songea peut-être Mike Mazurki qui croisa la sublime Poppy Smith de Shanghaï Gesture neuf ans plus tôt. Encore plus décoratif et terne, Hugh Marlowe, la belle gueule la plus fade de la Fox dont la filmographie ne comporte qu’un rôle majeur. Comme c’était dans Eve de Mankiewicz, tourné cette même année 1950, il peut dormir tranquille et se préparer à affronter les soucoupes volantes.

 

Mais celle qui crève l’écran presque à égalité avec Widmark, c’est la comédienne anglaise Googie Withers en tenancière de boîte de nuit. Accent gouailleur, à la fois vulgaire et classe, elle est extraordinaire. Que dire aussi de son mari, le gras et dégoulinant Francis L. Sullivan qui passe ses journées et ses nuits dans sa sinistre casemate... Il est de la famille des Victor Buono et autres Sidney Greenstreet. Parmi les figurantes du "cheptel" tenu par Googie Withers, on peut apercevoir furtivement la somptueuse Kay Kendall, future épouse et partenaire à l’écran de Rex Harrison et qui sera une des "Girls" de Cukor. Mais ne cherchez pas le petit Jo parmi les silhouettes, son père ne l’autorisera à venir jouer devant la caméra qu’en 1957 avec Celui qui doit mourir (lol).

 

Voilà. Si vous avez envie de vous passer un polar sans un gramme de graisse, ne cherchez pas plus loin. Night and the city (je préfère le titre original) fait transpirer autant qu’un solo be-bop de Max Roach. Et pas besoin de demander à Scorsese où il a trouvé la pêche pour certains de ses films nocturnes et hyper-rythmés comme After hours et A tombeau ouvert (ça fait longtemps que je soupçonne Nicolas Cage de s’inspirer du jeu de Widmark). Comme d’hab’, Hollywood en a fait un remake en 1992 (La loi de la nuit en VF), réalisé par Irwin Winckler avec de Niro reprenant le rôle d’Harry Fabian. Je ne l’ai pas vu et d’après ce que j’ai lu, ce n’est pas indispensable mais Winckler a été à plusieurs reprises le producteur de... Scorsese. CQFD.