Le mystère Stanley KubrickCinéaste mythique et révolutionnaire, réalisateur et producteur de films à succès, artiste indépendant, intellectuel provocateur, travailleur acharné… Qui se cache derrière Kubrick ?
"Kubrick est un emmerdeur bourré de talents", disait Kirk Douglas, qui tenta vainement de le
domestiquer lors du tournage de Spartacus dont il
était producteur. La dévotion totale de Kubrick à
son art le rendait mystérieusement intransigeant et exigeant.
Mystérieuse également, son œuvre, hors normes, qui
a épousé tous les genres et trouvé sa place dans
l’impitoyable industrie cinématographique. Admirateur de
la première heure, Martin Scorsese se souvient : "Avec
Docteur Folamour, Kubrick a quasiment inventé un genre,
celui de la comédie noire. Avec 2001 :
l’Odyssée de l’espace, il a jeté à
lui seul les bases du film de science-fiction moderne. Avec Orange
mécanique, il a pressenti l’esthétique punk.
Avec Barry Lyndon, il est parvenu à créer quelque
chose de si extraordinaire que je me demande si ce
chef-d’œuvre a bien été perçu pour ce
qu’il est. Avec chaque film, Kubrick se redéfinissait et
redéfinissait le cinéma et l’étendue de ses
possibilités." Jean-Luc Godard, lui, se dit
agacé par "l'agile matuvuisme" de Kubrick, son
goût du spectaculaire, sa manière d’embrasser
successivement des sujets ronflants - la guerre, l’espace, les
dysfonctionnements de l’humain et de ses machines… Sans
l’orgueilleuse audace qui le caractérisait, Kubrick
n’aurait pas poussé si loin son entreprise de
réinvention du septième art.
Le gosse qui voulait faire des films
Kubrick naît en 1928 dans le Bronx.
L’école, "ça ne m’intéresse pas",
dit-il très naturellement à son professeur. Il devient
photographe à 16 ans puis documentariste. Incollable
cinéphile, il rêve de devenir auteur-réalisateur.
Son premier long métrage, Fear and Desire (1953),
film de guerre métaphysique financé par sa famille, lui
permet de trouver des fonds pour le suivant, Le Baiser du tueur
(1955), d’inspiration hitchcockienne et expressionniste dans
le jeu des lumières. Le jeune ambitieux montre
déjà une volonté inébranlable de
maîtriser tous les aspects du film : le scénario, les
techniques qu’il s’empresse d’assimiler,
l’esthétique et, bien sûr, la production. Pour
échapper au système des studios hollywoodiens, il fonde
la Harris-Kubrick-Pictures, qui produit L’Ultime razzia
(1956), thriller complexe et original. Sa réputation
grandit. Il emprunte et réalise Les Sentiers de la gloire
(1958), film provocateur sur la Première Guerre mondiale
produit par Kirk Douglas. Nouveau succès critique, mais
catastrophe économique pour ce film largement censuré en
France et en Europe. En 1960, gloire rime enfin avec succès pour
le jeune Kubrick : il remplace en catastrophe le réalisateur de Spartacus
et tourne, pour la première fois, en Technicolor devant des
hordes de stars et de figurants.
Le bulldozer tranquille
"Maintenant, je peux filmer une histoire que j’aime." Fort
de son succès, Kubrick peut devenir ce qu’il veut
être : un artiste libre. Il part vivre en Angleterre. Lolita,
d'après le sulfureux roman de Nabokov, sort en 1962.
Malgré le scandale, le succès est au rendez-vous, ce qui
sera désormais une constante excepté pour Barry
Lyndon. En pleine guerre froide, Kubrick décide
d’aborder un sujet d’actualité, la guerre atomique,
dans une fable délirante qui ridiculise tous les
états-majors. Docteur Folamour (1963) est son
seul film tourné en moins d’un an. La réputation de
Kubrick est à la hauteur de l’indignation qu’il
suscite chez certains critiques. Il peut se permettre toutes les
folies. Il en profite. 2001 : l’odyssée de
l’espace (1968) est inspiré par les projets de
conquête spatiale. Le réalisme révolutionnaire des
images a pu être atteint grâce de nombreux effets
spéciaux inventés pour l'occasion qui
élèvent le coût du film à 10 millions de
dollars. Orange mécanique sort en 1971 :
nouveau scandale. Kubrick, cette fois jugé "fasciste" par
certains médias, reçoit des menaces de mort pour cause
d'incitation à "l’ultraviolence"… Il fait stopper
la diffusion du film en Angleterre. Son nouveau défi, Barry
Lyndon (1975), consiste à restituer la lumière
du XVIIIe siècle, à contre-courant de Hollywood qui se
régale de films d’action.
L'homme reclus
Suivent Shining (1980), sommet du film
d’angoisse, Full Metal Jacket (1987), sur la
guerre du Viêt-nam et, enfin, Eyes Wide Shut
(1999), drame érotique. Son dernier film sort après douze
ans de silence, pendant lesquels Kubrick s’abstient de toute
apparition publique et refuse de dévoiler ses projets. De quoi
alimenter la légende… L’homme, qui fuyait les
moyens de transport et craignait les meurtres, était-il un
"paranoïaque reclus" et un "mégalomane tyrannique" ? Ou
simplement le personnage "secret, perfectionniste" décrit par
son entourage ? Kubrick s’est éteint le 7 mars 1999. Le
mystère persiste.
Filmographie
1950 : Day of
the Fight (Documentaire)
1952 : Flying padre (Documentaire)
1953 : Fear and Desire
1955 : Le baiser du tueur
1956 : L'ultime razzia
1957 : Les sentiers de la gloire
1960 : Spartacus
1962 : Lolita
1964 : Dr. Folamour
1968 : 2001: l'odyssée de l'espace
1971 : Orange mécanique
1975 : Barry Lyndon
1979 : Shining
1987 : Full Metal Jacket
1999 : Eyes Wide Shut
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Le Baiser du tueur (The Killer’s Kiss)
Etats-Unis - 1955 - 1h07mn - N&B.
Scénario de Stanley Kubrick et Howard O. Sacler.
Photo de Stanley Kubrick. Musique de Gerald Fried.
Avec : Frank Silvera (Vincent Rappallo), Irene Kane (Gloria), Jamie
Smith (Davey), Gordon Ruth Sobotka (Alice, la soeur de Gloria), Jerry
Jarret (Albert, le manager)...
Synopsis : Davy Gordon est un boxeur en fin de parcours. Un soir, après un
combat perdu, il vole au secours de sa voisine d’en face,
hôtesse dans un dancing... Leur romance pourrait commencer mais
le destin est cruel avec les amoureux : le manager de Davy est battu
à mort et Gloria est enlevée par son patron. Bien
qu’il ait la police à ses trousses, Davy n’a
qu’une idée en tête : retrouver Gloria !
A propos du film
Second long-métrage de fiction de Stanley Kubrick, Le
Baiser du tueur est un film noir des plus atypiques,
où le réalisateur d’Orange mécanique
mêle approche documentaire et expérimentations
optiques. En 1955, à New York, le jeune Stanley Kubrick est
encore un inconnu qui n’a à son actif que deux
documentaires et un long métrage financièrement
désastreux. Un an avant The Killing (l’Ultime
Razzia) qui le fera connaître, Le Baiser du tueur
est une sorte d’ovni sur la planète du film noir. Le
point de vue documentaire est encore très fortement
affirmé par le cinéaste dans sa "mise en scène" de
la ville. Mais quelle n’est pas notre surprise lorsqu’on
découvre, au cours d’une brève scène
onirique, un Kubrick expérimentateur visuel...
déjà légèrement halluciné !
L’aquarium du poisson rouge est un objectif déformant tout
à fait convaincant ; la solarisation et le jump cut lui
permettent de réaliser une assez angoissante scène de
cauchemar. Comme plus tard dans l’œuvre de Kubrick, la
caméra est au plus proche des scènes de combat,
d’une sécheresse et d’une violence incroyable. Et il
n’est besoin que de visionner la dernière scène de
combat entre Davy et Rapallo - combat à la hache ! - pour avoir
un panorama tout à fait représentatif des obsessions
thématiques et visuelles de celui qui deviendra le plus
célèbre enfant terrible de la production
cinématographique internationale.
***
L'Ultime razzia (The
Killing)
Etats-Unis – 1956 – 1h23mn - N&B.
Scénario de Stanley Kubrick et Jim Thompson.
D'après le roman de Lionel White. Photo de Lucien Ballard.
Musique de Gerald Fried. Décors de Ruth Sobotka Kubrick.
Avec : Sterling Hayden (Johnny Clay), Coleen Gray (Fay), Vince Edwards
(Val Cannon), Jay C. Flippen (Marvin Unger), Marie Windsor (Sherry
Peatty), Ted De Corsia (Randy Kennan), Elisha Cook Jr (George Peatty),
Joe Sawyer (Mike O'Reilly), Timothy Carey (Nikki Arane), Jay Adler
(Leo), Joseph Turkell (Tiny), James Edwards (le gardien du parking)...
Troisième long métrage et premier vrai
succès de Kubrick, l’Ultime razzia est
un film noir réglé comme une partie
d’échecs. Amour et trahison sont les grains de sable au
centre d’une impeccable machine.
Résumé : Pour se refaire après cinq années passées en
prison, Johnny organise le hold-up d’un bureau de courses
hippiques. Le butin est estimé à 2 millions de dollars.
Assisté de son vieil ami Marvin Unger, Johnny recrute trois
complices sur les lieux même du crime : Georges Peatty, Randy
Kennan et Mike O’Reilly. Grâce à deux autres
acolytes engagés pour faire diversion, ils réussissent
leur coup. Une fois le hold-up terminé, les quatre complices
attendent chez eux Johnny chargé de ramener le butin. Arrive
alors Val, l’amant de la femme de Peatty, qui vient cueillir arme
au poing l’argent récolté…
Une partie d’échecs
Deuxième et dernier film de gangsters de Kubrick après
le Baiser du tueur, l’Ultime razzia est
un film diabolique par la maîtrise de son scénario et ses
retournements de situations. Joueur d’échecs
chevronné, Kubrick construit un dispositif imparable qui conduit
à la prise du trésor adverse. Chaque acteur ressemble
à un pion intervenant à un instant
déterminé et pour une tâche spécifique.
S’attachant à recenser et à minuter les
manœuvres de chacun, l’Ultime razzia
ressemble à une grande machine d’une admirable
précision stratégique. La perfection des cadrages et
l’équilibre des lumières renforcent encore cette
impression. La partie s’achève pourtant en un terrible
"pat" : Kubrick introduit les rapports humains, et notamment les
rapports de couple, comme le vice œuvrant contre la raison. Une
femme perverse et infidèle (Marie Windsor), un homme faible et
amoureux (admirable Elisha Cook) : à eux deux, ils
détraquent l’admirable machine et mènent le hold-up
au carnage. De même, proche du but, Johnny voit son rêve
s’envoler à cause d'un chien et de l’imperfection
d’un objet – une valise achetée à la
hâte et dont le fermoir est défectueux. Les
"détails" enrayent la machine… Humour noir et perfection
sont les maîtres mots de l’œuvre kubrickienne. L’Ultime
razzia est à ce titre un film surprenant et jouissif.
***
Les sentiers de la gloire (Paths of glory)
Etats-Unis
- 1957 - 1h26mn - N&B. Musique de Gerald Fried.
Scénario de Stanley Kubrick, Calder Willingham et Jim Thompson.
D'après le roman de Humphrey Cobb. Photo de George Krause.
Avec : Kirk Douglas (le colonel Dax), Adolphe Menjou (le
général Broulard), George Macready (le
général Paul Mireau), Ralph Meeker (le colonel Paris),
Wayne Morris (le lieutenant Roget), Joseph Turkel (le soldat Arnaud),
Timothy Carey (le soldat Férol)...
Synopsis : 1916. Les fantassins français
croupissent dans les tranchées face à une position
allemande réputée imprenable. Tout assaut serait
suicidaire. Pourtant, en vue d’obtenir une étoile de plus
à son uniforme, le général Mireau ordonne une
attaque. Décidé à protéger ses hommes, le
colonel Dax s’y oppose avant de plier sous le chantage. Comme
prévu, c’est l’échec total. Avant même
d’avoir atteint les barbelés adverses, les fantassins sont
repoussés par les bombardements ennemis. Niant
l’absurdité de sa stratégie, le
général Mireau réclame, à titre
d’exemple, l’exécution publique de trois de ses
soldats accusés de lâcheté. Le colonel Dax les
soutient devant le tribunal de guerre, mais les trois hommes sont
condamnés à la peine capitale…
A propos du film
Quatre des treize films de Kubrick traitent de la guerre. S’il
fustige l’armée, notamment ici l’armée
française, le cinéaste ne propose aucune thèse
positive, ni pacifiste ni encore moins patriotique ; il se contente
d’exposer un système absurde, voire dément. Kubrick
ne met jamais en scène ni héros ni victoire. Le colonel
Dax aurait pu être ici le champion de la paix, si son combat
avait eu une quelconque incidence sur le chaos. Mais le film
s’achève avec la reprise des assauts. Et si les
Sentiers de la gloire s’ouvre sur "La Marseillaise", ce
n’est que pour mieux affirmer qu’aucune utopie n’a
jamais transformé le monde. Le pessimisme légendaire de
Kubrick éclate au grand jour. Après les
Sentiers de la gloire, sommet de la première
période, l’œuvre du cinéaste explorera
toujours plus avant la folie humaine. Mais il n’y manquera jamais
l’humour distancié qui transforme les épisodes les
plus tragiques en irrésistibles farces. Quand le condamné
sur le chemin qui le conduit au poteau d’exécution pleure
et supplie, l’humour du cinéaste traverse ses cris.
Metteur en scène des frissons troubles, Kubrick joue
diaboliquement avec la jouissance du spectateur. À travers ses
méandres, les Sentiers de la gloire constitue une
véritable grille de lecture de l’œuvre du
maître.
***
États-Unis, 1960, 3h00. Scénario de Dalton
Trumbo d'après le roman de Howard Fast.
Image de Russel Metty. Musique d'Alex North.
Avec : Kirk Douglas (Spartacus), Laurence Olivier (Marcus Crassus),
Jean Simmons (Varinia), Charles Laughton (Gracchus), Peter Ustinov
(Batiatus), John Gavin (Julius Caesar), Tony Curtis (Antoninus)...
Oscars
du second rôle (Peter Ustinov), de la direction artistique, de
l’image et des costumes, Academy Awards 1961. Golden globe du
meilleur film dramatique en 1961.
Tourné
durant les derniers soubresauts du Maccartysme, ce film, mis en
scène par Kubrick, sous l’œil attentif de Kirk
Douglas, dénonce de fascisme à travers une révolte
d’esclaves. Un des premiers péplums
« adulte », porté par la magie du
cinémascope et une distribution impeccable.
Résumé
Rome en 69 avant J.-C. Batiatus, le directeur d’une école
de gladiateurs de Capoue, rachète l’esclave thrace
Spartacus pour lui apprendre à combattre et à mourir dans
l’arène. Mais le jeune gladiateur refuse de se soumettre
et prend la tête d’une révolte, regroupant des
dizaines de milliers d’esclaves. A eux tous, ils infligent une
défaite à l’armée du Sénat. Furieux
d’avoir vu un de ses protégés roués de coups
par les insurgés, Crassus accepte de mater cette insurrection.
Mais pour cela, il réclame les pleins pouvoirs...
Qui sème le vent…
Ce film est tout entier parcouru par un esprit de révolte !
Spartacus connut un tournage orageux, à
l’image de la rébellion qu’il raconte. Figurant sur
la « liste noire », Dalton Trumbo avait
écrit le script sous un pseudo. Indignés, Charles
Laughton et Peter Ustinov révélèrent
l’affaire à la presse, ce qui fit scandale et contraignit
la production à rétablir le nom du scénariste au
générique. Auparavant, le réalisateur Anthony Mann
avait quitté l’aventure, exaspéré par les
ingérences de Kirk Douglas - acteur principal et commanditaire
du film – dans la mise en scène. Celui-ci engagea à
sa place le jeune Stanley Kubrick, qui venait de plaquer le tournage de
One-eyed-Jacks, en raison du même type de
différend, avec Marlon Brando cette fois. Le film souffre de ces
multiples paternités mais la colère qui l’anime,
sans doute liée à 10 ans de Maccartysme, fait oublier son
hétérogénéité. Spartacus et ses
pairs nous communiquent leur jubilation à secouer un joug devenu
insupportable, leur rage, et leur souffrance quand la révolte
est réprimée. Premier péplum à aborder des
thèmes graves, ce film reflète les opinions du tandem
Douglas-Kubrick qui, à travers la condition des gladiateurs,
entendaient faire le procès de la tyrannie et des magouilles
politiques. Le tournage en cinémascope et le casting
impressionnant contribuent aussi à la force épique du
film.
***
Grande-Bretagne - 1962 - 2h33mn -
N&B.
Scénario de Vladimir Nabokov. Musique de Nelson Riddle.
Avec : James Mason (Humbert Humbert), Shelley Winters (Charlotte Haze),
Peter Sellers (Clare Quilty), Sue Lyon (Lolita), Diane Decker (Jean
Farlow)...
Synopsis
: Récemment arrivé en
Nouvelle-Angleterre, le professeur Humbert Humbert cherche une chambre
à louer. Visitant un logement, il aperçoit la jeune fille
de la maison, Lolita. Cette vision l’enflamme et il décide
de s’installer là. Il épouse bientôt Mme
Haze, propriétaire des lieux et mère de Lolita, à
seule fin de rester auprès de la jeune fille. Lorsque
l’épouse découvre la vérité, elle
s’enfuit et meurt renversée par une voiture. Humbert
Humbert part alors sur les routes avec sa protégée, qui
devient sa maîtresse. Mais, de ruses en mensonges,
l’adolescente le berne jusqu’au jour où elle
s’enfuit et disparaît. Cinq années plus tard,
Lolita, mariée, donne enfin de ses nouvelles. Humbert
découvre alors qu’un autre homme partageait en même
temps que lui les faveurs de la jeune fille…
A propos du film
Tragique odyssée amoureuse, Lolita est
transcendé par l’humour et l’ironie. On sait que le
cinéaste, parti tourner en Angleterre pour échapper
à la pression des ligues morales, retoucha largement le
scénario de Nabokov. Jeux de séduction, répliques,
regards, situations burlesques, Kubrick multiplie les équivoques
et les distanciations. Sommé de se plier aux contraintes de la
censure, il substitue à l’érotisme un trouble non
moins délicieux, le non-dit. Le jeu prodigieux de Mason
répond à son attente : rendre sensible tant
l’impudence d’un homme que sa déliquescence
progressive. Peu présent chez Nabokov, Quilty (Peter Sellers),
figure de l’ombre, se voit ici accorder une place
privilégiée : il incarne le surmoi du pauvre Humbert
accablé par le poids moral de sa situation et le
persécute d’une logorrhée ahurissante. Son
rôle dépasse largement le statut de simple rival que lui
attribua Nabokov. En ouvrant son film sur la séquence du meurtre
de Quilty par Humbert, Kubrick nous introduit directement dans le monde
de la farce et de la folie. Œuvre d’adaptation, le Lolita
de Kubrick apparaît comme une réalisation
profondément personnelle, un prodige d’humour qui
égale le talent de son ami Nabokov.
***
Docteur Folamour (Dr Strangelove or how I
learned to stop worrying and love the bomb)
Film
de Stanley Kubrick. (Royaume-Uni, 1964, 1h33mn, noir et blanc)
Scénario : Stanley Kubrick, Terry Southern, et Peter Georg.
D’après Alerte rouge de Peter Georg.
Avec : Peter Sellers (le capitaine Mandrake/le président
Muffley/docteur Folamour), George C. Scott (le général
Turgidson), Sterling Hayden (le général Ripper), Keenan
Wynn (le colonel Guano), Slim Pickens (le major King Kong), Peter
Bull (l’ambassadeur)...
Quatre nominations aux Oscars 1964
Synopsis : Convaincu que les communistes veulent empoisonner l’eau potable
des États-Unis, le général Ripper lance une
offensive de bombardiers B-52 sur l'URSS. Croyant à un exercice
pour motiver les troupes, son second, le capitaine Mandrake, accepte de
déclencher l’alerte rouge. Informé de ce coup de
folie, le général Turgidson fait part de
l’événement au président Muffley qui
s'empresse de convoquer l’état-major à la salle
d’opérations du Pentagone. Après discussions, il
décide de prévenir le Premier ministre de l'URSS de cette
“bévue” et de demander conseil au docteur Folamour,
un ancien physicien nazi en charge de la recherche sur les
armes…
Bomba comique
Alors que le monde est encore sous le choc
de la crise de Cuba et vit dans l’angoisse d’une prochaine
guerre nucléaire, l’enfant terrible du cinéma
américain commet le film le plus grinçant sur le
péril atomique. Après avoir envisagé une
adaptation dramatique du roman de Peter Georg, Stanley Kubrick se
ravise : son film sera une “comédie
cauchemardesque”, une débauche de situations burlesques et
de satires bien senties, avec, comme hilarant héraut, Peter
Sellers. Le cinéaste avait déjà utilisé les
talents de transformiste de l’acteur dans son
précédent film, Lolita, sous les traits du
très étrange Clare Quilty. Ici, il incarne trois
rôles distincts : le flegmatique président Muffley, le
très british capitaine Mandrake et l’inoubliable docteur
Folamour. Pour chacun, il improvise gestes et mimiques –
notamment le tic du salut nazi que le docteur Folamour tente vainement
de retenir. Les autres comédiens ne sont pas en reste : George
C. Scott brille dans son rôle de général
puéril et boudeur, toujours prêt à se battre contre
les “cocos” ; Slim Pickens agitant son Stetson, à
califourchon sur la bombe, restera à jamais mythique. Ajoutez
à cela une bande-son symphonique et ironique à souhait,
une esthétique irréprochable, un générique
signé Pablo Ferro (où de fines lettres blanches viennent
animer
le ballet érotique d’un ravitailleur et d’un
bombardier), des superbes décors (notamment
l’impressionnante war room)… et vous obtenez un chef-d’oeuvre à
l’humour ravageur, qui déplut franchement à
l’Amérique anticommuniste mais qui la dissuada
peut-être de recourir à l’arme atomique.
***
2001 : l'odyssée de l'espace (2001 : a space odyssey)
Grande-Bretagne – 1968
– 2h21mn. Photo de Geoffrey Unsworth.
Scénario de Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke, d'après
sa nouvelle "La sentinelle"
Musique : Aram Khatchatourian, György Ligeti, Johann Strauss et
Richard Strauss.
Avec : Keir Dullea (David Browman), Gary Lockwood (Frank Poole),
Douglas Rain (voix de Hal 9000), William Sylvester (Docteur Heywood
Floyd), Dan Richter (Moonwatcher)...
Synopsis
(Attention, le film entier est résumé)
Sur la Terre, il y a quatre millions
d’années, des anthropoïdes se battent contre les
fauves et contre leurs congénères. Un matin, ils
découvrent en se réveillant un étrange bloc de
métal, un monolithe noir. L’un des anthropoïdes a
l’idée de se servir d’un os comme d’une
arme... L’évolution de l’humanité a
commencé... En 2001, la science permet les voyages spatiaux
réguliers. Une rumeur d’épidémie sur la base
lunaire permet d’éloigner les curieux, mais en fait les
savants sont préoccupés par la découverte
d’un mystérieux monolithe noir près du cirque de
Tycho. Le docteur Heywood Floyd annonce à ses confrères
que cette nouvelle doit rester secrète. Dix-huit mois plus tard,
une expédition part vers Jupiter. L’engin spatial,
piloté par les cosmonautes David Bowman et Frank Poole, est en
fait dirigé par Hal (Carl) 9000, un ordinateur exceptionnel,
doué de réflexion et de parole. Mais Hal signale une
panne qui s’avère inexistante. Inquiets, les astronautes
envisagent de le déconnecter à son insu. Or, Hal a lu
leur projet sur leurs lèvres et tue Poole lors d’une
sortie de celui-ci. Parti chercher son camarade, Bowman se retrouve
coincé à l’extérieur du vaisseau, Hal
refusant de lui ouvrir. Parvenu miraculeusement à y
pénétrer, il déconnecte alors l’ordinateur
assassin qui agonise et demande grâce. Alors qu’il
s’apprête à atteindre Jupiter, Bowman croise un
mystérieux monolithe identique aux deux
précédents. Son engin est entraîné dans une
course vertigineuse et Bowman se retrouve lui-même,
âgé et mourant dans un salon Louis XVI où se dresse
le monolithe. Bowman meurt et se transforme en un fœtus flottant
au-dessus de la Terre.
A propos du film
C’est dans le plus grand secret que Stanley Kubrick tourna son
film à Londres, interdisant notamment le plateau aux
journalistes. Produit avec le concours de la NASA, d’IBM et de
Vickers-Armstrong, 2001, l’Odyssé de l’espace
est, selon Kubrick, “un documentaire magique en quatre
parties”. Les maquettes furent construites selon les conseils des
ingénieurs du Cap Kennedy et, plus d’une fois, Kubrick eut
recours à de véritables machines. La centrifugeuse du
vaisseau spatial Discovery mesurait ainsi 40 mètres de haut et
sa construction dans les studios de la MGM coûta 400 millions de
centimes. Le nom original de l’ordinateur Hal 9000 correspond en
fait aux lettres décalées de la marque IBM. Le
thème de Richard Strauss extrait de “Ainsi parla
Zarathoustra” est désormais indissociable du film, de
même que “Le Beau Danube Bleu” de Johann Strauss
évoque pour beaucoup de spectateurs la séquence de la
gracieuse approche de la navette spatiale. En 1984, Peter Hyams
tournait une suite de 2001 intitulée 2010,
d’après un nouveau roman d’Arthur C. Clarke, avec
Roy Scheider (succédant à William Sylvester dans le
rôle de Heywood Floyd), John Lithgow, Helen Mirren et Bob
Balaban, ainsi que Keir Dullea, qui reprit le personnage de Dave
Bowman. Lauréat de l’Oscar des Meilleurs Effets Spéciaux, 2001,
l’Odyssé de l’espace est depuis devenu un
classique du cinéma de science-fiction et même du
cinéma tout court, qui a révolutionné la
façon de montrer le futur sur grand écran.
***
Orange
mécanique (A
Clockwork orange)
Grande-Bretagne – 1971 – 2h16mn
Scénario de Stanley Kubrick. D'après le roman d'Anthony
Burgess
Photo de John Alcott. Musique de Walter Carlos.
Avec : Malcolm Mc Dowell (Alex Burgess alias Alex De Large), Patrick Magee (M. Alexander), Michael Bates (le gardien chef), Warren Clarke (Dim John), Adrienne Corri (Mme Alexander), Carl Duering (Docteur Brodsky)...
Synopsis
: Dans un futur assez proche, Alex, jeune chef d’une bande
de voyous, sème violence et terreur au hasard des virées
des “droogs” : un clochard ivrogne, un couple dans sa
maison isolée en font, entre autres, les frais, avec une
brutalité exceptionnelle. Mais Alex est arrêté :
pour le maître de la psychanalyse du moment, il sera le cobaye
d’une cure de dé-criminalisation et de
dé-sexualisation. Après un séjour en prison, on va
le conditionner : c’est une cure de désintoxication de la
violence. Alex commence alors à parcourir à
l’envers le chemin qui l’a mené dans le laboratoire.
On lui rend sa liberté après un dernière
épreuve publique où il lèche les bottes de
l’homme qui vient de le rosser et où il est incapable de
répondre à l’appel d’une fille nue qui
s’offre à lui. Il va essayer alors de se suicider...
A propos du film
Orange mécanique, comme 2001,
l’Odyssée de l’espace et Barry Lyndon,
utilise la musique (classique ou moderne) en un contrepoint ironique et
décoratif pour obtenir, avec une totale efficacité, une
distanciation entre ce qui est montré et ce qui est à
démontrer. Pour la première fois, l’auteur utilise
un nouveau langage : le “russglais”, hypothétique
croisement entre les langues des deux anciens groupes antagonistes : le
dialogue, senti, deviné, plus que littéralement compris,
fait basculer le spectateur dans un autre monde. La première
partie du film est un hymne à la violence, mise en scène
comme si elle n’était qu’un spectacle.
L’impact de ce parti pris est tel que le spectateur est aussi
agressé - visuellement et viscéralement - que Mme
Alexander. Il n’en sera que plus sensible au fait que le
“héros” va, à son tour, subir la violence
qu’il manipulait comme un jeu et le film bascule alors dans la
politique-fiction. L’utilisation de courtes focales, le style de
jeu paroxystique de Patrick Magee, un expressionnisme voulu,
des mouvements de caméra très travaillés, comme la
couleur et la bande son, font d’Orange mécanique
un film totalement à part.
***
Barry
Lyndon
Grande-Bretagne - 1975 - 3h05mn
Scénario de Stanley Kubrick.
D'après le roman de William Makepeace Thackery.
Photo de John Alcott. Musique de Leonard Rosenman.
Avec : Ryan O'Neal (Redmond Barry), Marisa Berenson (Lady Lyndon),
Patrick Magee (Le chevalier de Balibari), Hardy Kruger (Capitaine
Potzdorf), Marie Kean (Mrs Barry)...
Synopsis
: L’Irlande au XVIIIe siècle. Ambitieux, mais naïf, le
jeune Barry est bien décidé à
s’élever dans l’échelle sociale. Il se voit
contraint de fuir la justice de son pays après
s’être battu en duel. Il s’enrôle alors dans
l’armée britannique mais déserte à la
première bataille. Les Prussiens le font prisonnier et le
contraignent à servir sous leur drapeau. Apprenant les usages du
monde, Barry s’introduit dans la brillante société
européenne. Il devient espion, tricheur, connaît des
succès auprès des femmes et chasse de son cœur tout
romantisme. Il assure son avenir en épousant une jeune femme
d’une grande beauté, veuve et fort riche : la comtesse de
Lyndon. Ce mariage, qui lui apporte un fils et une fortune
considérable, le conduit cependant à sa perte. Il trompe
sa femme et s’attire l’inimitié de son beau-fils,
Lord Bullingdon. Après la mort de son propre fils, il
s’éloigne de plus en plus de son épouse qui tente
de se suicider. Blessé par Bullingdon au cours d’un duel,
Barry doit quitter l’Angleterre.
A propos du
film
Barry Lyndon a demandé à Stanley
Kubrick trois ans de travail. Il lui a fallu six mois de recherches
avec Ken Adam (qui fut le décorateur des James Bond) pour
trouver et aménager, d’Irlande en Allemagne, les lieux de
tournage. La confection des costumes, copiés sur des
vêtements du XVIIIe siècle provenant de collections
privées, demanda à elle seule dix-huit mois. Stanley
Kubrick tenait à restituer exactement les éclairages des
intérieurs de l’époque sans ajouter l’appoint
de lumières artificielles : or, la lueur des chandeliers est
trop faible pour impressionner la plus sensible des pellicules en
couleur. Il pût trouver un objectif presque aussi sensible
qu’un œil, mis au point pour les études de la NASA
et, autour, il fit construire une caméra. Les nombreuses
scènes éclairées à la bougie sont donc la
reproduction exacte des ambiances “aux chandelles”.









