De la naissance à la mort ... et entre les deux ? Miike bien sûr.

 

 

Qui n'a jamais rêvé de pouvoir cracher ses fantasmes et ses obsessions à la gueule du monde entier sans en éprouver la moindre honte ? Peut-on décemment le faire ? Takashi Miike n'a sans doute jamais voulu se poser cette question, mais en assène magistralement la réponse, sèche comme un coup de trique tout au long de son oeuvre. Il ne le réflechit pas, il le fait avec ferveur, conviction et talent.

 

Elève plus qu'indiscipliné à la pourtant très guindée Academie du film et de l'audiovisuel de Yokohama (école dont Shoei Imamura est la figure emblématique), Miike se fait rapidement ficher comme branleur pathologique. On l'y voit tellement peu qu'on décide de lui refourguer un poste de sous-fifre dans une chaîne de télé locale. Le brave Takashi, moins tire-au-flanc qu'il n'y paraît, montre rapidement des aptitudes artistiques et surtout tactiques incomparables en matière de production et de réalisation.

 

Largement remonté dans l'estime de ses pairs, Miike se voit offrir la place d'assistant du maître Imamura (qui restera son mentor) en 1987 sur "Zegen, le seigneur des bordels", comédie satirique sur un Japon vieillot et plus tard en 1989 sur "Pluie Noire", drame contant l'après Hiroshima.

 

Révélation chez les vieux de la vieilles. Il travaille de plus en plus régulièrement et brillament pour des réalisateurs comme Kazuo Kuroki, tout en dirigeant ses propres coups d'essai destinés au direct-to-video. Il marque déjà son territoire : la famille, les yakuzas, l'obsession maternelle, le fantasme à outrance, l'honneur ... et un style, SON style. Il débarque en force dans les salles obscures avec un polar totalement hérité de Fukasaku ("Guerre des gangs à Okinawa") : "Les affranchis de Shinjuku" (Shinjuku étant un quartier tenu par la mafia). Cette histoire de flic impliqué dans la lutte contre la mafia et contre son frère (lui même avocat de la mafia) enfonce le clou des thèmes que Miike avait ébauchés jusque là.

 

Dans un système régi par l'honneur et la droiture, les deux frères entament un affrontement dans lequel ils deviennent eux-mêmes les représentations symboliques des deux extrêmes de ce manichéisme, entre la peur du déshonneur clanesque et le désamour familial.

 

 

Ayant profondément marqué les esprits de la critique et du public, il déverse son adrénaline du succès la même année dans une quasi-dizaine de direct-to-video copiés-collés et sans grand intêret juste pour le plaisir de se défouler, avant de revenir un an plus tard avec "Fudoh, graine de yakuza" (titre français -encore une fois- totalement ridicule). Un ado dont le frère a été sacrifié par leur yakuza de père pour échapper au déshonneur (on y revient à cette fièrté nippone) se venge de son propre père et des chefs de clans qui ont exigé cet infanticide.

 

Survolté et commençant à prendre goût à la violence pas-politiquement-correcte-du-tout-dutout (en prenant pour exemple la scène du boss empoisonné qui se liquéfie littéralement de telle manière que sa boillasse déborde de la limousine ou encore la scène des enfants assassinés et balancés dans des sacs poubelles. A noter aussi ces ados strip-teaseuses sarbacanant grâce à leur sexe des fléchettes empoisonnées), Miike appose définitivement sa patte de dingue foux furieux sur le cinéma asiatique.


Pour remplir cette année 1996 il s'offre encore quelques vidéos, histoire de passer le temps (encore).

1997 : "Chien enragé'", polar ultra noir appartenant au même cycle de gangsters que "Les affranchis de Shinjuku" et empreint de thèmes similaires : honneur et liens de sang. "Andromeda" trip visuel inclassable.


La même année "Full Metal Yakuza". Ce film destiné au marché de la vidéo meriterait qu'on s'attarde sur sa condition de Frankenstein moderne hystériquement pastiche. En effet, un jeune apprenti gangster 'meurt' en voulant sauver son boss d'un assassinat. De ce double crime un 'savant fou' va sauver la tête de l'apprenti et l'ENORME sexe du boss afin de regreffer le tout sur le même corps blindé et bourré d'élèctronique. La machine de guerre une fois créee, on est partie pour une bonne dose de montage clipesque, de punchlines assassines, d'humour noir, de mitraillages et de coups de tatanes qui-fracassent-la-gueuledes-méchants. Complétement con mais jouissif comme un Robocop sauce wasabi.

 

Et là ... 1998. Miike a prouvé qu'il est capable du pire. "Bird people in China" arrive à point nommé. Miike offre là aux critiques et au public (au bord de la lassitude quant à son travail) la meilleure preuve de son talent de conteur. Il délaisse pour un temps les "pan pan dans ta tronche" et les putes androgynes pour nous plonger dans une fable humaniste d'une poésie que l'on croyait morte et enterrée aux côtés de Kurosawa (repensons à "Rêves").

 

 

Il exhume les derniers vestiges d'une liberté qui habitait le coeur des hommes et habillait leur âme avant l'âge du 'métrolithique'. Un aller simple sur Takashi Airlines à destination d'une rêverie pastorale, bucolique et superbement idéaliste.

 

C'est sans compter sur les trésors d'ingéniosité et de perversion que l'on se fait littéralement extirper encore tout ébahis de ce songe pour se crasher sans ménagement dans son nouveau film en 1999. "Audition" est un modèle d'érrance à travers le labyrinthe de nos instincts (à peine enfouis) les plus glauques, dans lequel Miike est un minotaure qui ferait passer Francis Heaulme pour un Casimir neurasthénique et "Untold Story" de Herman Yau pour un épisode de Maguy.

 

Le cinéma japonais 'bis' à l'époque titubait encore groggy par le sadique mais mal foutu "Evil Dead Trap" de Toshiharu Ikeda en 1998. "Audition" donne le coup de grâce et met K.O. tous les amateurs de gore-qui-gicle-dans-tous-les-sens et jette une question en pâture même aux plus téméraires des sociopathes : qu'est ce que la folie, la démence la plus stricte ?

La réponse : Audition.

 

 

Entre prod TV et prod video, Takashi donne naissance la même année au premier volet de sa trilogie "Dead or Alive", affrontement entre deux personnages (Sho Aikawa et Riki Takeuchi -très présents chez Miike-) tour à tour ennemis jurés dans le premier volet, amis d'enfance dans le second en 2000 et yin-yang d'un tout cosmique (détruit dans le premier, comme passage obligé d'une renaissance perpétuelle et programmée) après une fusion science-fictionnelle dans le dernier en 2002. Exploitant ainsi encore ses thèmes de prédilection, Miike jongle dans sa trilogie entre jeu vidéo, comédie cartoonesque, drame familial, science fiction nawak n' roll et jeux de caméra tout azimut.

 

Il se paie entre 1999 et 2001 quelques films comme "City of lost souls" ou "The guys from paradise" recopiant ses débuts, quelques téléfilms et une série "MPD Psycho" quasiment incompréhensible et proche de Lynch, adaptée d'un célèbre manga évoquant la vie d'un détective schizo (déroutant, une curiosité).

 

 

En 2001, Miike décide d'adapter le manga "Ichi the killer" avec l'envoûtant Tadanobu Asano (aperçu en tueur impassible dans le "Zatoichi" de Kitano et en guitariste-qui-saitpas-jouer mais qui maîtrise l'électricité dans le Tsukamotesque (voir "Bullet Ballet" de Shinya Tsukamoto) "Electric Dragon 80.000 Volts" de Sogo Ishii et en tueur revenchard démoniaque dans le médiéval "Gojoe" du même réalisateur). Ichi n'est en fait pas une adaptation exclusivement fidèle du manga dans le sens où elle s'intéresse plus au personnage de Kakihara (Asano), homme de main psychopate et masochiste. Du sang, de l'amour, du sang, de l'honneur, du sang, de la manipulation mentale, du sang ... En résumé "Kili Kili Kili !" Une tuerie (à voir absolument).

 

 

La même année Miike se voit proposer un scénario de Itaru Era (scénariste de "Full Metal Yakuza" et "Andromeda") appartenant à un cycle : "Love Cinema". Ne trouvant pas le scénario très à son goût il transfigure le tout et nous offre sa vision du "love cinema". Oui il faut être sacrément dingue pour envisager l'amour de cette manière mais n'étions-nous pas habitués à de tels exposés ? Rappelons nous "L'empire des sens" de Oshima.

 

On plonge assez vite dans l'ambiance de "Visitor Q" : un père qui baise sa fille prostituée, comme une tagline qui vient écraser une moralité moderne trop propre. Ce 'gentil' père de famille, sa petite affaire rapidement menée, s'en retourne chez lui et se fait propulser dans sa VRAIE réalité par un bon coup de caillou sur la caboche asséné par le fameux Visiteur Q. Un fils qui reporte sa haine héritée d'années d'humiliation écolière sur sa mère, elle même devenue héroïnomane pour échapper à ce climat de terreur, voilà qui complète le tableau. Le Visiteur va jouer le rôle de catalyseur dans cette famille en recherche de repères. Notons la fascination de Miike pour la lactation et les sécrétions vaginales qui témoigne d'un complexe maternel plus que douteux ! (Fascination que l'on retrouve dans "Gozu").

 

 

Encore quelques films entre 2001 et 2003 comme "Deadly Outlaw" ou "Graveyard of honor" (echos de ses polars précédents).

 

Nous voilà en 2003. Miike se fait SON trip. Grâce à un pitch de malade, (un yakuza (Sho Aikawa encore) devenu dangereusement schizo et parano se sent menacé, même par des chiens anti-yakuza. Le boss commence à douter sérieusement de l'efficacité du bonhomme et décide de s'en débarrasser ...) il nous prend par la main et nous conduit directement au coeur de ses pensées. On s'y sent bien les 10 premières minutes, on en sourit ironiquement. Et tout à coup, en se retournant on pourrait presque apercevoir ce brave Takashi s'enfuir en nous lançant, jubilant : "C'est ouvert, démerdez vous !"

 

Et effectivement dans sa tête, c'est un beau bordel. On tente une escalade pour s'échapper de ce cauchemar mais chaque prise laissée par Miike semble se dérober mesquinement sous notre compréhension pour nous amener à une conclusion : Miike est vraiment taré mais on adore ça ! (A noter la scène de l'épicerie tenue par une américaine, une trouvaille de génie. Autres trouvailles hallucinantes : le boss yakuza (Renji Ishibashi -très présent aussi chez Miike-) qui jouit en s'enfilant des louches dans le rectum et une femme qui met son propre lait en bouteilles.)

 

La même année de nouveaux opus comme l'étonnant "Yakuza Demon" et le délirant "Zebraman", hommage aux tokusatsu ringardos dans le genre "Spectroman". Miike y expose encore une fois les rapports familiaux ('normaux' cette fois-ci) entre un père et son fils se cherchant une fièrté et une voie d'accomplissement de leurs rêves (attendrissant).

 

En 2004 Miike livre comme promis (commandé) le décevant "La mort en ligne" superbement réalisé mais écrit au balai de chiottes.

 

Nouveau projet. Miike est passé maître à penser chez pas mal de réalisateurs asiatiques, une idée germe : s'associer et créer une sorte de triangle des Bermudes mais niok mam, "3 Extrêmes". Miike y va de son angoissant, déroutant (tout au long jusqu'au dénouement dont le climax cloue le pathétique -dans le bon sens du terme- sur tous les murs de notre palais mental) et savoureux pour les mirettes "Box". (Notons le vicieux "Cut" de Park Chan Wook et l'insipide "Dimples" de Fruit Chan, qui en a tiré un long métrage : "Nouvelle Cuisine").

 

 

Cette année là encore sort "Izo", sorte de gigantesque légende intemporelle comptant Takeshi Kitano au casting (son nom apparaît mais Kitano avait dû oublier qu'il était là). Fourre-tout intéressant.

 

Nous sommes à présent en 2005. Un dingue du nom de Mick Garris (pote de Stephen King) décide de créer une série ("Masters of horror") qui rassemble quelques réalisateurs de renom : (pêle-mêle et non exhaustif) Argento, Landis, Dante, Carpenter, Hooper et ... (logiquement) Miike.

 

(Digression = à voir abolument "Jenifer" de Argento et "Cigarette burns" de Carpenter) Aux dernières nouvelles, Miike aurait été débarqué de la série sans avoir pu finaliser son épisode "Imprint". Pour quelle raison ? Ca reste flou. Raison officielle : problèmes de copyright et de production avec le diffuseur Showtime. Raison officieuse (qui semble être la vraie raison) : Miike a fait un truc tellement cradingue que c'est pas montrable. Etonnant hein !

 

Epilogue : j'ai passé quelques oeuvres comme "Silver" (nanar avec agent(e) secret(e) outrageusement poitrinée à l'appui), "Happiness of the Katakuris" (comédie musicale totalement barrée, tellement barrée qu'on ne peut pas en parler, il faut juste le voir pour le croire), "Blues Harp" (amitié d'un harmoniciste de blues -Mickey Curtis, aussi très présent chez Miike- et d'un yakuza. Très chouette) et pas mal de polars ("Agitator") mais souvent inégaux.


Je n'ai pas évoqué Miike comme acteur. Mais à voir absolument : "Last life in the universe" de Pan-Ek Ratanaruang (John Cassavetes semble hanter ce film) dans lequel Miike campe un yakuza blasé à la toute fin du film. Et bientôt en participation amicale dans "Hostel" de Eli Roth ("Cabin Fever") présenté au festival de Gerardmer cette année.

 

Conclusion : Viva Takashi 'Deus Ex Machina' Miike !