Fiche technique

Film français
Date de sortie (France) : 20 janvier 1965
Genre : Le hussard sur le toit de la DS
Durée : 1h24
Scénario : Cécil Saint-Laurent
D’après "De l’amour" de Stendhal
Photographie : Edmond Richard
Musique : André Hodeir
Avec Michel Piccoli (Raoul), Anna Karina (Hélène), Joanna Shimkus (Sophie), Elsa Martinelli (Mathilde), Jean Sorel (Antoine), Philippe Avron (Serge)...

 

Synopsis : Lassée du manque d’audace de son chevalier servant, la belle Hélène se laisse aborder par le premier dragueur venu. Raoul, un dentiste-collectionneur de femmes soigne la dentition parfaite de Sophie et fait tout pour connaître le reste puis découvre son infidélité et lors d’une dispute, croise le regard amusé de Mathilde, son alter ego féminin...

 

Mon avis : Beyle, belle, belles...

 

Le méconnu Jean Aurel (1925-1996) fut paraît-il traité de "Truffaut-bis", sans doute pour son plaisir à faire faire lui aussi de jolies choses à de jolies femmes. Un rapprochement d’autant plus facile qu’Aurel est celui qui embaucha le fougueux jeune critique des "Cahiers" pour sa revue "Arts" et collabora plus tard au scénario de Jules et Jim puis signa ceux de L’amour en fuite, La femme d’à côté et Vivement dimanche. Ce qui ne l’empêcha pas d’être également co-scénariste d’un des plus forts film d’hommes qui soit : Le trou, de Jacques Becker. Je connais bien trop mal son oeuvre de cinéaste et de documentariste mais peut-être était-il un intermédiaire entre Vadim et Truffaut. Plus subtil que le premier mais moins fiévreux que le second. Quoi qu’il en soit, j’ai fait récemment l’acquisition du DVD de De l’amour, un film dont j’ignorais tout excepté qu’il comptait parmi ses interprètes trois des plus angéliques actrices des années 60, Anna Karina, Joanna Shimkus et Elsa Martinelli dont je me suis fait la promesse idiote de parvenir à voir toute la filmographie avant de mourir. C’est donc pour cette triple raison d’ordre esthétique que je suis tombé en arrêt devant cette galette des reines comme le loup de Tex Avery devant le saloon où se produit Red Hot Riding Hood.

 

Well... L’esthète (euh...) n’a pas été déçu. Les trois comédiennes y sont si sublimement belles que pour rester deux secondes dans un registre plus élevé et donner dans l’allusion littéraire de bon aloi, j’ai frôlé le syndrome de Stendhal* ! Détail plus délicieusement insupportable, Aurel semble s’être amusé à émoustiller le spectateur graduellement.

 

- Anna Karina apparaît la première, sage jeune femme au regard un peu triste qui joue au chat et à la souris avec un dragueur aussi passionné que gauche, un jeu commenté "off" tel les rounds d’un match de boxe. Un traitement typiquement "Nouvelle Vague". Le petit jeu d’Hélène qui a auparavant largué un amoureux trop peu audacieux à son goût m’a rappelé une phrase qui disait à peu près ceci : "Je suis parfois si correct avec les femmes qu’elles sont obligées de me rappeler à l’inconvenance" ;

 

- Puis vient Joanna Shimkus à propos de laquelle je suis obligé de m’étendre (en tout bien tout honneur, malheureusement) car elle est la moins connue des trois et (à mes yeux) la plus craquante. Cette adorable personne a eu une carrière cinématographique bien trop courte (je vous rassure, elle va très bien) ce qui permet de dire qu’elle restera éternellement la fée qui irradia la pellicule d’une douzaine de films des années 60 et début 70. Comme Anna et Elsa, elle débuta comme mannequin et son extraordinaire photogénie la fit considérer par le magazine "Vogue" comme "The prettiest girl in the world". Un superlatif courant dans ce type de presse mais dans son cas, difficile à contredire. Une carrière courte mais aux choix heureux : muse (inaccessible) de Robert Enrico pour Les aventuriers, Tante Zita et Ho !, un second rôle dans le très baroque Boom ! de Losey, une participation dans le film à sketches Paris vu par... pour l’épisode signé par Godard (avec un personnage très proche de celui de De l’amour), quelques apparitions furtives dans Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? et La prisonnière, quelques autres films paraît-il très bien comme The virgin and the gypsy... Elle laissa tomber le cinéma en 1971 pour les bras de Sidney Poitier, rencontré sur le tournage de The Lost man (sale beau gosse, va !). Leur fille Tamiia joua récemment dans le dernier Tarantino. De l’amour furent ses débuts devant la caméra. Je n’en dirais pas plus mais je pense que Joanna du provoquer des centaines de vocations de dentiste quand on voit avec quel soin le chef op’ éclaire sa frimousse lorsque Piccoli la place sur la chaise à torture ;

 

- Et enfin le coup de grâce en la personne d’Elsa Martinelli (qui porte ici le prénom de Mathilde dont se souviendra peut-être Aurel pour son ami Truffaut vingt ans plus tard). Elsa joue une amazone moderne, dragueuse et mutine au volant de sa décapotable MG. Cela donne une très originale scène de poursuite automobile amoureuse dans les sous-bois, version actualisée des cavalcades galantes des siècles précédents. Chacun dans sa bagnole d’égoïste avant d’opter pour le transport en commun. Tout le film respire la sensualité, une sensualité... trufaldienne, au sens de la passion qu’éprouvait Claude Rich en enregistrant le son d’un bas de soie glissant sur une jambe dans La mariée était en noir. Aurel a compris qu’un dos qui se laisse dénuder et un gros plan de joues qui se frôlent peuvent bien plus troubler en suggérant. De toute façon, la censure d’alors ne lui aurait pas permis davantage malgré une astuce un peu hypocrite de sa part lorsque Piccoli montre ses films-trophées de chasseur de femmes. Sa longue étreinte en carrosse moderne avec Elsa Martinelli m’émeut mille fois plus que la première scène de 37,2° le matin, si vous voyez ce que j’entends par là (et Pierre Dac me répondrait que je ne risque pas d’entendre grand chose de ce côté). Un épisode et donc un film qui s’achève (presque) sur une plage comme tant d’autres films de cette époque, des 400 coups à Un homme et une femme.

 

Pour l’aspect accessoires 60’s, De l’amour est aussi une véritable pub de luxe pour une quatrième déesse, celle de chez Citroën que conduit Piccoli avec une assurance littéralement... "auto-satisfaite". La DS, symbole de réussite sociale et de bon goût, véhicule aux formes féminines, libérées et vindicatives qui sera un des objets sociologiques choisis par Roland Barthes pour son essai Mythologies.

 

La liberté de mœurs ou la joyeuse immoralité (selon le point de vue de l’époque gaullienne) de ces trois jeunes femmes permet de vérifier que certaines n’ont heureusement pas attendu mai 68 pour jouir sans entraves. Louis Malle, Truffaut, Vadim, Antonioni, Bolognini et quelques autres l’avaient déjà prouvé. Et puis il suffit de relire ses classiques de la littérature du 19ème (Balzac, Flaubert, Stendhal, Maupassant...) ou de se rappeler de l’explosion libératrice à la sortie des deux guerres mondiales, des "flappers" à la Louise Brooks comme des muses existentialistes ou de la beat generation.

 

Autre constat : Karina, Shimkus et Martinelli (une Danoise, une Canadienne - d’origine lithuanienne - et une Italienne) illustrent le merveilleux paradoxe que si l’on a depuis longtemps chanté la beauté des Parisiennes, les plus ravissantes d'entre elles viennent souvent d’ailleurs. Une remarque qui doit pouvoir s’adapter à toutes les grandes métropoles. Et vive les mélanges ! Cédric Klapisch l’a encore prouvé avec Les poupées russes Kelly Reilly, Lucy Gordon, Cécile de France, Evguenia Obraztsova et Aïssa Maïga.

 

Bon, c’est pas tout ça, mais pour respecter la parité, il faut aussi parler des hommes. Piccoli joue alors un de ses nombreux rôles-types, celui du coureur cynique, sûr de lui et beau parleur qu’il magnifiera l’année suivante et à jamais en interprétant un prodigieux Dom Juan pour Marcel Bluwal. Jean Sorel était un jeune premier romantique très demandé à l’époque, un peu le Robert Wagner français (en moins fade). A noter aussi la présence de Philippe Avron, grand acteur de théâtre et un temps show-man humoriste, un de ces comédiens atypiques auxquels le cinéma n’a pas donné beaucoup de chances à moins qu’il ne s’en soit désintéressé et c’est de toute façon dommage.

 

Si plaisir il y a, le soin apporté à l’emballage du cadeau y est pour beaucoup. La musique est d’André Hodeir (savant compositeur, arrangeur et musicologue de jazz) et la photographie en noir et blanc d’Edmond Richard, le chef-opérateur du Procès d’Orson Welles, s’il vous plaît ! Richard qui rime avec veinard puisqu’il a donc pu capturer et immortaliser à deux reprises l’incomparable beauté d’Elsa Martinelli. J’espère qu’il a placé ses objectifs sous cloche...

 

Le scénariste Cécil Saint-Laurent (un des nombreux pseudonymes que prenait l’écrivain-hussard Jacques Laurent pour ses oeuvres légères comme la série des "Caroline Chérie") apparaît tout au long du film en train de lire... du Stendhal, of course ! Le contraste est assez amusant entre son physique de commis aux écritures et les extraits pleins d’amertume qu’il pioche chez le romantique du 19ème siècle.

 

De l’amour fut une oeuvre de jeunesse de Stendhal, conçue sur le coup d’une déception amoureuse. Parmi les phrases souvent reprises de ce roman, l’une ne s’appliquera jamais à mon plaisir de voir et revoir Anna, Joanna et Elsa ensemble ou séparément : "Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour". Il est vrai que la beauté seule ne suffit pas, qu’il faut y ajouter le charme et d’un côté comme de l’autre, les fées qui se sont penchées sur leurs berceaux respectifs s’étaient mises d’accord pour une grève du zèle.

 

Il faut avouer que Stendhal, mauvais perdant, n’est pas très amène envers les femmes et le film s’en ressent. Traitées comme des êtres futiles, des papillonneuses perverses qui ne font que le malheur des hommes, hommes qui ne valent certes guère mieux puisqu’ils semblent génétiquement programmés pour le donjuanisme le plus frénétique, une possessivité de collectionneurs et la jalousie. Passant invariablement de la phase stendhalienne de "cristallisation" aux ridicules du "fiasco" (terme élégant pour qualifier la panne de secteur, bref, la débandade). Jacques Laurent, en bon "hussard" (avec tous les excès qui s’y accolent) a du aussi y mettre du sien dans ce tableau peu flatteur des rapports amoureux. Car plus d’une phrase fera sursauter sans même avoir eu sa carte du MLF. Le comportement odieux de Piccoli-Raoul et le fait qu’Elsa-Mathilde puisse éprouver de l'attirance pour lui alors qu’il est en train de corriger la pauvre Joanna serait une scène inconcevable aujourd’hui (sauf dans un clip de gangsta-rap). De même, Mathilde étant elle aussi une chasseresse, elle ne devrait pas pousser plus loin la relation et s’attacher à moins que ce ne soit à mettre au compte de sa vexation suite au "fiasco" du penaud Raoul. Ce sont les seuls points faibles et terriblement datés du film d’Aurel qui rappellent les aspects rétrogrades de la France gaullienne où l’on vénérait la "brave ménagère" et virait une jolie speakerine qui avait eu le malheur de montrer ses genoux à la télévision. La même année, Truffaut donnera sa version ô combien plus intemporelle de la liberté amoureuse avec La peau douce... dont la scène de clôture est similaire ! S’étaient-ils concertés ? Aurel signant la fin légère et Truffaut la grave ?

 

La découverte de ce film méconnu m’a permis de faire plaisir à un autre écrivain, elsamartinellophile de la première heure (et pas franchement du même style ni du même bord que le très réac’ Laurent) en lui signalant l’existence de ce DVD qu’un site de vente en ligne que je ne nommerai pas non plus s’est autorisé à brader à un prix honteusement dérisoire. Tant pis pour eux et tant mieux pour nous, pauvres cinéphiles... Je me rends compte que j’ai usé et abusé du mot "plaisir" dans ce commentaire. Voyez le film, vous comprendrez pourquoi. Ah oui ! Une surprise inattendue passe, presque subliminale à un moment. Que je laisse découvrir. Allez, une piste : elle fut elle aussi une bellissime égérie-mannequin-actrice internationale. Et bien plus encore...

 

(*) Le syndrome de Stendhal est une maladie psychosomatique qui provoque des accélérations du rythme cardiaque, des vertiges, des suffocations voire des hallucinations chez certains individus exposés à une surcharge d'œuvres d'art. (Wikipédia)