Fiche technique

Film français
Date de sortie : 11 juillet 2001
Genre : Cannibalisme festif
Durée : 1h40
Scénario : Claire Denis et Jean-Pol Fargeau
Musique : Tindersticks
Photo : Agnès Godard
Avec Vincent Gallo, Béatrice Dalle, Tricia Vessey, Alex Descas, José Garcia, Aurore Clément...

 

Synopsis : Shane Brown (Vincent Gallo) et sa femme June (Tricia Vessey) partent quelques jours à Paris pour leur voyage de noces. Shane veut secrètement profiter de sa présence à Paris pour retrouver son ancien ami et collègue Léo (Alex Descas), mystérieusement disparu depuis plusieurs mois, et qui pourra peut-être l'aider à résoudre son problème. Car Shane est malade, obsédé par des fantasmes morbides qui l'empêchent de toucher June et de mener une vie normale.

 

Mon avis : Séance dégustation

 

Cinquième long métrage de Claire Denis, qui tourne peu mais bien (5 films en 16 ans), Trouble every day marque une incursion remarquée de la réalisatrice dans le cinéma de genre français. S'appuyant sur une plastique irréprochable de la fidèle Agnès Godard et à son passé prestigieux d'assistante chez Robert Enrico, Costa-Gavras, Wim Wenders ou encore Jim Jarmusch, Claire Denis plonge le spectateur dans un thriller sanglant où la passion et le cannibalisme ne font qu'un.

 

Entourée de son équipe habituelle composée du scénariste Jean-Pol Fargeau, d'Agnès Godard, du groupe Tindersticks et du remarquable Alex Descas, Claire Denis a également su dompter le chien fou qu'est Vincent Gallo et en faire un fidèle de son cinéma puisque c'est sa quatrième participation dans un film de la réalisatrice. Ce film est aussi l'occasion pour Béatrice Dalle de refaire parler d'elle autrement que dans les journaux et confirme la bonne mise en route d'une carrière prolifique pour la talentueuse Florence Loiret lancée par Benoît Jacquot dans Le Septième Ciel en 1997.

 

Qu'est au juste Trouble every day ? Thriller particulièrement sanglant ? Film d'horreur ? Film de cannibalisme ? Tout et rien à la fois, mais tout simplement une analyse poussée à son paroxysme des mécanismes du désir en traitant justement des cas les plus extrêmes de manifestation de ce désir. Peut-on décemment aimer son prochain au point de le dévorer vivant ? La métaphore filée du cannibalisme est le moyen utilisé par Claire Denis et Jean-Pol Fargeau pour traiter des ravages de la passion provoquée par un désir trop longtemps refoulé. Le sujet du film oscille constamment entre les personnages de Vincent Gallo et de Béatrice Dalle, autrement dit, celui qui souffre de ne pas pouvoir assouvir ses désirs, et celle qui, au contraire, souffre chaque fois qu'elle vient d'assouvir sa soif de sang et de chair humaine. "Je veux mourir" murmure-t-elle à Léo tandis qu'il lave les traces de sang laissées par cette passion. Shane de son côté est incapable de faire l'amour à June de peur de se laisser aller à ses fantasmes morbides et de devenir du même coup le veuf le plus rapide de l'histoire.

 

Le contraste significatif entre ces deux personnages et les répercussions de leur dérèglement sur leur entourage permet à la réalisatrice d'établir un constant parallèle entre eux afin d'entrer véritablement dans l'esprit de chacun. On peut aisément distinguer deux trios de personnages. D'un côté Shane, sa femme June et la jeune Christelle, femme de chambre éprise de liberté à force de voir défiler tant de couples en apparence heureux venant s'enfermer pour quelques jours dans cet hôtel parisien. De l'autre côté Léo, sa femme Coré et le jeune Erwan (Nicolas Duvauchelle), voisin un peu trop curieux irrésistiblement attiré par cette maison aux airs de coffre-fort verrouillé de l'extérieur comme de l'intérieur. Le thème de l'enfermement revient comme un leitmotiv entêtant. Shane et June enfermés dans cette chambre d'hôtel, Christelle enfermée dans ce travail qui lui fait du mal, Léo en geôlier de sa femme Coré prisonnière de sa chambre, et Erwan prisonnier de son envie de savoir ce qui se cache derrière les murs de cette grande bâtisse.

 

Certes, chacun des personnages souffre du refoulement de ses désirs, mais Shane et Coré deviennent un danger pour eux et pour les autres à cause de la nature morbide de ce désir. Les répercussions sur leur entourage, aussi bien morales que physiques, sont à la mesure de la violence de leur passion, mortelles. Avec ce film éprouvant et captivant, Claire Denis pousse le spectateur dans ses retranchements en le confrontant à un thème qui le concerne forcément, toutes proportions gardées, puisque propre à la nature humaine. Un film effroyablement beau.

 

Note : 9/10